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Profession

Le répit du bon rythme et de la bonne distance par Francesco Morace

07/10/2020

C’est le temps des bilans, même si non définitifs. Le Covid-19 a été un test de stress tragique qui nous a permis de vérifier nos capacités de réaction et de résistance.

Si je devais choisir un seul mot pour synthétiser le changement en cours, je dirai que c’est RÉPIT. Le corps et son intégrité, la santé individuelle et collective ont constitué le principal souci de milliards de personnes dans le monde, simultanément et de partout, aux quatre coins de la planète. Voilà certaines des retombées socioculturelles que nous avons enregistrées : les protocoles collaboratifs de la science ont sauvé des millions de personnes, la Santé Publique et le Welfare au féminin (les pays avec des femmes aux commandes tels que le Danemark, la Norvège, la Finlande, mais également la Nouvelle-Zélande et l’Allemagne) ont surclassé le turbo-capitalisme et ses champions masculins et musclés qui en ressortent avec les os brisés (Johnson, Trump, Bolsonaro). La proximité (qui n’est pas la promiscuité) a répondu à la distanciation physique, le capital social et l’économie civile indiquent le bon rythme et la bonne distance. Le digital a démontré qu’il pouvait rapprocher et non pas isoler les personnes. Essayons d’approfondir certains thèmes, en partant d’une question posée à ceux qui continuent de croire que, dans quelques mois, tout sera oublié et que nous retournerons à vivre comme avant : mais pourquoi donc devrions-nous renoncer à ce qui nous a plu? C’est pour cette raison très simple, que nous croyons en revanche que de nouvelles priorités et de nouveaux objectifs viendront s’affirmer pour notre vie future. En réaction à la pulvérisation du temps et à la saturation des espaces, nous réagirons avec une nouvelle conscience et une possible alliance vertueuse entre public et privé. L’excessive densité humaine sera combattue sans le moindre doute ou sans exception.

Une nouvelle dimension du temps et de l’espace

Le virus nous a ramené au vécu intense des a priori kantiens : le temps et l’espace. Il a redessiné la bonne distance mais également le bon rythme. Un vécu du temps plus sain, avec des rythmes de vie auxquels – après le choc des premières semaines – nous nous sommes volontiers adaptés et auxquels nous renoncerons difficilement à l’avenir. La frénésie insensée d’une migration pendulaire permanente cèdera la place à un centrage sur soi et sur ses propres lieux de vie. Nous désirerons être toujours plus présents pour nous-mêmes et nous le ferons dans nos rituels de cours et de quartier, en reconstruisant un voisinage que la distanciation physique refuse, en raccommodant un tissu relationnel qui, au cours des ans, s’était lacéré. Le rythme d’un pédalage et la respiration d’une plante seront la nouvelle mesure, cela tout comme l’analyse d’une convivialité qui sera toute à inventer. Il est clair que, au coeur de cette révolution, nous retrouvons le corps : comme dans l’Homme de Vitruve repris par Léonard de Vinci, nous sommes à la recherche de nouveaux équilibres pour une utopie personnelle qui peut repartir seulement d’une conscience retrouvée de notre intégrité psychophysique. On repart donc de la santé, qui n’est pas le santéisme, de la recherche du bienêtre, qui ne signifie pas religion performative ou diète exaspérée, mais plutôt une nouvelle façon d’être bien, d’habiter notre corps de manière plus consciente. Dans cette recherche, l’habillement et l’accessoire de mode sont relayés à leur rôle naturel de porteurs de bien-être, de confort, de beauté et de protection. En suivant la recherche et l’expérimentation de nouvelles formes et matières, où la technologie et la science pourraient apporter leur importante contribution, pour faire respirer le corps. Encore et toujours LE RÉPIT. Les premiers tissus et fils anti-covid sont déjà en train d’être étudiés, et ils accompagnent l’attention croissante portée aux matières anallergiques, confortables et en harmonie avec l’exigence globale de protection.

La symphonie de la bonne distance

En plus de la bonne forme et du bon rythme, nous sommes aussi en train d’apprendre la bonne distance. Les photographes de talent l’apprennent tout de suite : la distance parfaite pour faire respirer les sujets représentés. Ce n’est pas la distance d’un selfie qui déforme les visages et les sourires. Ce n’est pas la distance du trop près. C’est cette distance qui – en faisant un pas en arrière – nous permet de cadrer la réalité pour mieux la focaliser. La bonne distance qui est proximité mais non promiscuité. La bonne distance des choses, qui deviennent utiles quand nous apprenons à la manier avec soin, avec les gestes mesurés d’un artisan. La bonne distance des informations qui, pour se transformer en connaissance, exigent réflexion et confrontation. La bonne distance du digital, qui risque de devenir un gouffre dans lequel nous précipitons au lieu d’être un puits d’où extraire de grands seaux pleins de merveille. La bonne distance de nous-mêmes, de nos ego hypertrophiques qui ont risqué de nous conduire à notre perte. Une bonne distance qui peut concerner aussi nos vêtements qui, pendant 90 jours, sont restés confinés dans un espace de non-représentation, en contact étroit avec un corps et un esprit qui pâtissaient d’un grand malaise. Un habillement qui a dû être présent à nous-mêmes : à la fois sonnant et consonnant, en adhérant à notre corps et à ses exigences psycho-physiques. Pendant des dizaines d’années, nous avons été obsédés par la visibilité et la résonance : y être à tout prix, la peur de rater quelque chose, ne pas être présent lors des bonnes occasions. Aujourd’hui, le Covid-19 nous enseigne que la résonance doit céder le pas à la consonance : jouer avec, être en harmonie, comme les artistes et musiciens qui, de chez eux, ont offert leur talent sans prétendre des foules adorantes. C’est cela le style que nous devront apprendre à reconnaître, même dans la façon de se vêtir.

Le charme inestimable de la (nouvelle) normalité

Pour clore, voilà une réflexion pour les prochains mois : il est naturel de désirer ce qui nous manque. Il n’est donc pas difficile d’imaginer ce qu’il se passera. Un désir intense et croissant envers ce qui nous a manqué: les étreintes de nos proches, les sourires des amis, la complicité des collègues et des connaissances. Et puis les rituels quotidiens, aussi simples qu’essentiels: croissants et café au bar, matchs de tennis avec les amis, balades au parc, week-end dans les résidences secondaires (pour ceux qui l’ont). Les rituels du shopping autant qu’il sera possible : accessoires et vêtements, bijoux et luxe pour qui pourra se le permettre, même pour célébrer des évènements et anniversaire que l’on a dû reporter. Une nouvelle normalité sous le signe d’un temps quotidien qui n’était pas assez valorisé avant, quand il semblait trop normal. C’est cela l’effet « alone » du Covid-19 qui, tel un vaisseau spatial alien, a atterri dans notre vie en radicalisant chaque chose, chaque occasion. Un enseignement sur tout : dans des périodes comme celle-ci, il faut valoriser plutôt que maximiser; ce qui vaut n’a pas de prix. Comme la santé et l’intégrité qui ont été attaqué avec une telle violence par la virus, dans le corps et dans l’esprit. Dans cette phase, les entreprises doivent valoriser les relations au lieu de maximiser le profit. La valeur est alimentée par le désir: on désire ce qui nous manque et c’est ainsi que l’on définit la Valeur. C’est de cette façon que s’ouvre la phase de la nouvelle normalité, tournée sur la valorisation. Créatifs et concepteurs auront enfin l’opportunité de faire ce dont ils rêvent depuis toujours : fermer les yeux, imaginer un monde tel qu’ils le désirent et le dessiner. C’est ce qu’a fait Renzo Piano avec le Pont de Gênes, réalisé en un temps record. Ils devront concevoir des espaces, des environnements, des produits, des articles vestimentaires, en privilégiant un répit différent autour de nous. Cela nous permettra de répondre à la distanciation sociale avec le rapprochement psychique de la réciprocité: ce qui pendant quelques semaines nous a enfin permis de vivre comme une communauté de destin.