Le carnet d'Intima
Cofondateur et COO d’Adore Me, première marque de lingerie certifiée B Corp aux États-Unis, rachetée par Victoria’s Secret & Co. pour 600 millions de dollars, Romain Liot a consacré plus d’une décennie à expérimenter de nouvelles approches dans la mode. Aujourd’hui, il porte un regard critique sur l’industrie : trop souvent, les initiatives les plus visibles ont éclipsé les plus efficaces. Rencontre.
Romain, pourquoi un livre sur la mode durable ?
La plupart des livres sur la mode durable sont écrits par des observateurs extérieurs. Moi, j’ai vécu cette transformation de l’intérieur. Pendant plus de dix ans, chez Adore Me, nous avons essayé de construire une entreprise conciliant croissance, accessibilité, rentabilité et durabilité. Cette expérience m’a confronté à l’écart parfois immense entre les intentions et la réalité opérationnelle. J’ai également ressenti une frustration croissante face au décalage entre l’urgence environnementale et la faiblesse des progrès réalisés. Trop souvent, les débats se concentrent sur des sujets visibles ou séduisants plutôt que sur les véritables leviers de transformation. Reset Fashion est né de cette envie de partager ce que j’ai appris comme entrepreneur : ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas, et pourquoi tant d’initiatives pourtant bien intentionnées peinent à produire des résultats à grande échelle.
Quel a été votre principal déclic ?
Lorsque nous avons commencé à mesurer concrètement l’impact de nos initiatives. Plus nous accumulions de données et d’apprentissages, plus certaines évidences devenaient … moins évidentes ! Nous avons découvert un décalage important entre les sujets les plus visibles dans le débat public et ceux qui avaient réellement un impact.
Dans votre livre, vous écrivez que beaucoup de ressources ont été investies au mauvais endroit. Quelle est l’erreur fondamentale ?
Nous avons souvent confondu ce qui était facile à raconter avec ce qui était réellement transformateur. Certaines initiatives sont plus simples à communiquer : un engagement à long terme, rejoindre une coalition en vogue. D’autres sont beaucoup plus complexes, moins séduisantes sur le plan marketing, mais bien plus importantes en termes de réduction du carbone ou d’autres effets négatifs (à commencer par une meilleure gestion de l’inventaire !). La mode a tendance à privilégier les récits plutôt que les mécanismes.
Quel est selon vous le mythe le plus tenace de la mode durable ?
L’idée que les consommateurs sont prêts à modifier massivement leurs comportements pour des raisons environnementales. Les intentions affichées et les comportements d’achat réels sont souvent très différents dans la mode. Le prix, le style ou la praticité restent généralement les principaux moteurs de décision.
Le débat sur la circularité a-t-il pris trop de place ?
La circularité est devenue l’un des récits les plus puissants de la mode durable. Sur le papier, l’idée est séduisante : fermer les boucles, recycler les matières, prolonger la vie des produits. Le problème est que l’industrie a souvent présenté la circularité comme un cercle parfaitement fermé alors qu’elle ressemble davantage à une chaîne complexe de dépendances. Dans la pratique, chaque étape dépend d’acteurs différents, de technologies encore émergentes, de systèmes logistiques coûteux et d’une coordination rarement atteinte à grande échelle. La circularité reste une direction extrêmement intéressante, mais nous avons parfois surestimé sa maturité et sous-estimé la difficulté de son exécution.
Quels sont les leviers les plus sous-estimés ?
Les procédés industriels. La teinture, l’énergie utilisée dans les usines, l’électrification, l’efficacité des chaînes d’approvisionnement ou encore la réduction des invendus sont rarement au centre des discussions alors qu’ils représentent souvent des leviers d’impact considérables. Ce ne sont pas les sujets les plus glamour, mais ce sont souvent les plus puissants.
Quel regard portez-vous sur l’ultra fast fashion et Shein en particulier ?
Son impact est considérable et son modèle soulève de nombreuses questions éthiques et environnementales. Mais Shein a également démontré quelque chose que beaucoup d’acteurs traditionnels ont sous-estimé : la puissance d’une organisation construite autour de la donnée. Sa capacité à capter la demande en temps réel, à tester rapidement des produits et à limiter certains risques d’invendus est remarquable. L’enjeu n’est évidemment pas de reproduire Shein, mais de comprendre comment les nouvelles capacités technologiques pourraient être mises au service d’un modèle plus responsable.
Quel rôle l’intelligence artificielle peut-elle jouer ?
Je pense que l’IA peut transformer le métabolisme même de l’industrie. Aujourd’hui, la mode fonctionne encore avec beaucoup d’approximation : prévisions imparfaites, surproduction, stocks excédentaires, manque de visibilité sur les chaînes d’approvisionnement. Les nombreux Excel et PDF encore en usage dans notre industrie en sont le symptôme ! L’intelligence artificielle permet potentiellement de mieux anticiper la demande, d’optimiser les achats, d’améliorer la conception produit, de rendre les chaînes d’approvisionnement plus réactives et de faire circuler l’information beaucoup plus efficacement entre les différents acteurs. Son principal intérêt n’est pas seulement l’automatisation : c’est sa capacité à réduire les inefficacités structurelles qui génèrent à la fois des coûts et des impacts environnementaux.
Malgré votre regard critique, vous restez optimiste.
Oui. D’abord parce que nous comprenons beaucoup mieux qu’il y a dix ans où se trouvent les véritables leviers de transformation. Ensuite parce qu’une nouvelle génération de solutions commence à émerger : meilleures données, traçabilité, innovations industrielles, technologies de décarbonation ou encore outils d’intelligence artificielle.
Mais mon optimisme vient aussi de la nature même de cette industrie. La mode possède quelque chose de rare : elle sait constamment se réinventer. Derrière les grands groupes se trouvent également des milliers d’entreprises familiales, d’entrepreneurs, de fabricants et de créateurs qui continuent d’innover avec une énergie remarquable.
La mode a souvent été à l’avant-garde des transformations culturelles et économiques. Je crois qu’elle peut aussi devenir l’un des laboratoires les plus fascinants de la transition durable. Non pas grâce aux slogans, mais parce que de plus en plus d’acteurs cherchent à construire des solutions qui fonctionnent réellement.
« Nous avons souvent confondu ce qui était facile à raconter avec ce qui était réellement transformateur. »
De McKinsey à Adore Me, puis à l’accompagnement de la nouvelle génération d’entrepreneurs de la mode, Romain Liot a toujours évolué à la croisée de la stratégie et de l’innovation. Aujourd’hui, ses activités d’investisseur, d’advisor et d’administrateur d’ENAMOMA prolongent la même ambition : contribuer à faire émerger une industrie plus lucide, plus efficace et mieux armée pour relever les défis de sa transition.
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